Valstar Barbie, la neutralité et l'ivresse
par Corinne Rondeau..........................................................................................

La neutralité, est-ce un trait contemporain qui ferait suite au neutre ? Ce neutre que Barthes qualifie comme ce qui déjoue le paradigme. Un mot qui finalement ne se saisit que dans le recensement d'autres mots, un mot qui ne pourrait se définir qu'en se déplaçant à travers d'autres catégories. Comme si le neutre n'avait ni figure, ni forme, sinon à être une dissémination pure, éparpillée, jamais reconnaissable.
Lorsque Barthes fait son cours du Collège de France (1977-1978), il tente de faire le deuil de la mort de sa mère. Comme si là encore, il s'agissait de parler d'une chose en parlant d'une autre, en trouvant une autre place pour énoncer au moins l'impossibilité de l'énonciation. Le neutre : une impossibilité à dire. La place circonscrirait alors celle d'une fluctuation ou pour le dire autrement une place qui permettrait de flotter dans un espace.
La Biennale de Lyon présentait une oeuvre de Claude Lévêque, Valstar Barbie. Il était étonnant de voir les spectateurs passer dans cette salle en modifiant leur comportement : ils flottaient dans l'espace, allant d'une pièce à une autre avec la lenteur des corps qui cherchent leur propre fatigue. Les voici baignés dans une couleur, le rose, et enveloppés d'une musique, une valse. Dans un renfoncement interdit d'accès, un escarpin géant. Les voici dansant trouvant un lieu à habiter, se détachant subrepticement de l'espace. Le rythme et les tournoiements les amènent à cette chaussure, la joie du tempo à enfreindre l'interdit sans même en avoir conscience. On dit de cette pièce qu'elle n'est pas sans appeler un événement historique lyonnais : le procès Barbie. C'est ainsi que la joie et l'ivresse de la valse peuvent se transformer en inertie, en arrêt brutal renvoyant à un réel sans nom. La suspension revient alors plus grande encore : quelle est cette valse ?
Le nouveau neutre, le neutre contemporain, cette neutralité serait alors l'instant d'un retour à un deuil à effectuer, saisir l'espace comme un lieu afin d'en dire la mort. C'est un procès voire une procédure qui met le corps à l'épreuve de son propre effondrement. Dans ces temps où l'on dit que l'art est mort, comme une issue eschatologique inévitable, voici le sursaut : affronter le neutre, dévoiler la neutralité avec un corps déficient, fatigué. Traverser les voiles roses animés de quelques ventilateurs qui ne cachent pas le manque d'illusion. Les hommes contemporains ont-ils tant de mal à quitter une place (homme fatigué) pour en prendre toujours une autre (ivresse du danseur), conservant ainsi une idée de la fatigue ? Cette oeuvre était tellement différente, heureuse... le reste d'un ennui mortel ! Les hommes contemporains sont voués à changer perpétuellement de place sans jamais s'arrêter, comme incapables de produire des distinctions.
Valstar Barbie était d'une neutralité raffinée, celle qui ne dit rien, qui ne donne nul mot, à peine un corps un peu différent ; un sursaut qui fait illusion. On dit que l'art est mort, mais c'est d'une déliquescence qu'il faut parler : l'homme contemporain épris d'illusion croit en la mort sans se donner la chance d'en faire le deuil. Lorsque le deuil prendra sa place avec ses mots alors nous aurons traversé l'illusion de la mort de l'art. Nous prendrons la suspension pour un temps qui doit passer dans nos corps fatigués de changer de place comme les pas d'une valse qui nous tourne la tête. Avec le temps, les illusions s'amenuisent faisant place à la réalité de notre aveuglement. La mort de l'art persévérera tant que les corps n'auront pas pris conscience de leur effondrement.
Que vive Valstar Barbie , nouvelle neutralité, ivresse du deuil.

PAPIERS LIBRES, art contemporain # 35
janvier/février/mars.04
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