Quatre
saisons [extrait]
par
Michel Duport..............................................................................................
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L'été a commencé.
Dans un petit bourg de l'Ardèche, au bord de la vallée du Rhône,
le marché s'est déplacé dans ses quartiers d'été.
A côté des vendeurs de légumes s'installent les « nouveaux
commerçants » pour touristes : artisanat convenu, pacotille « made in
china », articles vestimentaires légers qui déjà sont
sur le corps pâle et ventru des gens déambulants avec demi-sourire
de satisfaction aux lèvres. Bref, si l'hiver arrive avec son cortège
de malheurs, l'été commence avec ses panoplies « à l'aise
».
Dans cette foule débonnaire des silhouettes se détachent, celles
de femmes arabes vêtues de djellaba aux couleurs sobres, dans les verts
pâles, gris nuancés, rehaussée quelquefois de brocards dorés.
Elles sont avec ce fameux foulard « islamique » qui définit leur
visage souvent marqué pour les personnes âgées, étrangement
pâles pour les plus jeunes.
Je suis frappé par la différence entre l'estivalité vulgaire
et le vêtement plutôt élégant de ces femmes. Face à la
médiocrité des articles d'été qui soulignent un corps
difforme et soit -disant libre, la question du voile pourrait être posée
d'une autre façon. D'un attribut dénoncé, j'ai envie que
cela devienne un article de mode. Au lieu de vendre des cotonnades criardes,
des tee-shirts aux inscriptions entre pub et humour, des shorts ou caleçons
fleuris moulant des corps sans grâce, les vendeurs de vêtements d'été devraient
faire la promotion de vêtements (messieurs les créateurs : à vos
ciseaux !) s'inspirant de ceux portés par ces femmes.
Quand on sait le pouvoir de l'économie sur le politique et donc l'enjeu
que représente les choix d'une mode, on peut imaginer que la question
du voile islamique pourrait être résolue par sa possibilité d'être
« à la mode ». Ce qui se débat actuellement à propos
du voile ne prend pas en compte la capacité qu'a peut-être la mode
de renverser les signes d'un combat en arguments de séduction donc de
rapports plus subtils entre les hommes, les femmes (voir la mode battle-dress
après la guerre d'Afghanistan). En fait n'est-il pas déjà à la
mode dans la communauté musulmane, sans plus. La mode pourrait penser
et montrer le foulard comme exemplaire au lieu de le diaboliser. Exemplaire non
pour en décupler les valeurs symboliques, mais pour faire apparaître
la distinction d'un visage ou montrer le corps grâce à la pudeur
du costume. À trop voir de ventres et bustes grassouillets, de jambes
cellulitiques moulées, on en vient à admirer la retenue et l'élégance
de la grande robe qui cache tous ces défauts. À trop voir du corps,
on souhaite le seul entrebâillement du vêtement. Voilà ce
qu'il faut donc souhaiter pour calmer les esprits : en venir au corps. Il faut
démontrer qu'à l'opposé de son exposition disgracieuse il
existe un dévoilement plus excitant encore qui n'est pas son découvrement
ou son moulage révélateur mais son recouvrement élégant
ou mystérieux. Bien sûr il n'est pas question que les femmes prennent
un air de marocaine ou une allure de taliban (un comble de l'archaïsme !)
mais il faut peut-être s'en inspirer pour créer une mode mieux inspirée
que le débraillé et dont le public populaire fait les frais.
L'immigration a toujours été un apport, celle d'une force de travail à prix
réduit certes, mais aussi dans la musique, dans le renouveau des commerces
et des services délaissés, dans une prise en charge du travail
pénible, dans des façons de vivre souvent plus dynamiques malgré les
handicaps, dans le sport, etc. La mode du foulard islamique est un apport si
on ne se crispe pas, c'est un détail qui, dégonflé de sa
référence insupportable, pourrait marquer l'exigence que nous devons
avoir vis-à-vis de nous-même dans l'exposition de notre corps à l'autre.
La distance n'est pas une marque de mépris mais de respect, et le vêtement
y contribue. Ce n'est pas le short ou le torse nu qui favorise les rapports humains.
Il y a dans le costume de ces femmes sur ce modeste marché une leçon à retenir
: la société laïque doit être assez intelligente pour
dénoncer ses travers d'uniformisation, non pour souhaiter une société soit-
disant multiculturelle (tarte à la crème du découragement
politique et argument d'une tolérance sans réflexion) mais pour évoluer
en comprenant ce qui peut la faire triompher des obscurantismes, des régressions
et des pièges qui lui sont tendus . La question du voile islamique sera
résolue lorsqu'il sera « à la mode » c'est-à-dire dans
cet instant de courte durée par rapport à l'histoire pour le plus
grand bien du renouvellement de nos habitudes et certitudes. Il est vraisemblable
que c'est cette femme au foulard qui fera, par la même occasion, évoluer
son groupe de référence car la mode n'a qu'un temps et quoi qu'il
en soit, sa futilité si nécessaire s'appliquera à ce signe.
Vivement le printemps.
