Tenue
de combat
par
René Denizot...............................................................................................
Ca
ne sortait pas de la famille. Quand une fille prenait le voile, on l'appelait
« ma sœur ». On dit aujourd'hui « porter le voile ».
Le port a des allures louches et la portée, des rejetons pas très
catholiques. Prendre, c'était prendre sur soi, se mettre en retrait.
Dans le renoncement à soi,
le voile était un abat-jour. Dans l'ombre de son ombre, se réfugiait
le soi, à la troisième personne, hors de portée du
moi. Sous le même voile, religieusement prenait corps le soi collectif
d'une « sœur » générique.
Hors du retrait, « porter » est le trait distinctif d'un acte qui met au jour,
comme on porte les armes, les couleurs sous lesquelles on s'expose. Arborer le
voile est un dévoilement. Singulièrement arborescent, il accroît
la parure d'un corps dont les atours épousent, telle une œuvre de
chair, la mise à nu. C'est la nudité du corps qui est portée
par le voile. C'est cette nudité même qui trouble l'uniformité de
l'ordre établi. Elle retourne l'uniforme et le revêt soudain d'une
fiction séductrice que les signes de la mode comme de la pornographie
ont reléguée dans des codes identitaires. L'image que nous connaissons,
l'image libérée, est celle d'une nudité reproduite, consommée
avant qu'elle n'ait le choix de s'exposer. Ce trompe-l'oeil, quant au corps singulier,
aveugle et interdit la nudité, en personne.
L'affaire du « voile », par-delà la morale ou la religion, révèle
notre refus de l'étrangeté des signes, de leur corps étranger,
de leur arbitraire séduction. C'est d'abord un refus de la langue qui
met au monde et qui n'aurait plus qu'une fonction technique de communication.
C'est un refus de l'art qui met au jour le jeu du monde, une négation
des artifices dont nous sommes faits, un ravalement de la séduction au
rayon des produits surgelés.
Une alternative nous est laissée : se parer d'une tenue de combat ou réchauffer
la nudité au micro-ondes.
