Journal intermittent (1) du 20 juin au 6 juillet 2004 [extrait]
par Lise Ott.......................................................................................................

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Mardi 8 juillet : La question de l'intermittence dans le processus de création me paraît être au cœur du débat. J'en vois des signes un peu partout, comme si la place de l'Art dans la culture se manifestait par un vœu de décrochement vis à vis des figures du réel que la communication a imposées au fil du temps. Ce n'est pas seulement une question de « postures », ainsi que certains, pour en désamorcer les conséquences, l'ont affirmé. Mais une nécessité. Elle n'est plus seulement d'ordre intérieur pour les artistes, ou les critiques d'Art, comme le rappelle Hubert Damisch (2). Mais pour une majorité de la population (à ce jour 67% des Français sont solidaires du mouvement des intermittents du spectacle vivant) qui voit se profiler des « lendemains qui déchantent » comme une fatalité globale. Et les refusent. Chez les jeunes, dont le refus est intuitif, on assiste à des phénomènes de mutilation corporelle, que je ne peux m'empêcher de considérer avec le même saisissement qui m'a envahi lorsque je découvrais, adolescente, les violences de Lafcadio dans Les caves du Vatican de Gide.
Je rencontre ce jour Martine Franck à Nîmes (3). L'agence Magnum, dont elle est membre, diffuse sur le net un portrait d'elle, que j'ai vu ce matin - rieur, regard droit déjà sans détour, qu'elle a momentanément détaché de l'objectif de son appareil, tenu serré près de son visage. Il lui ressemble. Le cliché date vraisemblablement des années 60 - époque de sa rencontre avec Ariane Mnouchkine, avec qui elle a traversé l'Afghanistan en 1963. Son premier appareil, elle l'a acquis au Japon. Une dizaine d'années plus tard, dans le Lubéron, elle choisit le tout point du jour pour photographier un champ de melons protégés par de longues bandes de plastic, qui rappellent les rubans des ceintures de geishas que les maîtres des « images du monde flottant » font voltiger artificiellement sur leurs estampes.
Je me demande après coup comment considérer son oeuvre sans évoquer ce qui relève chez elle des « intermittences du cœur ? » C'est une discontinuité de regard et d'émotion, que le passage rapide du rideau de l'obturateur photographique signale symboliquement. Mais c'est aussi ce qui se passe dans l'intervalle géographique et temporel entre deux civilisations, entre Extrême-Orient et Europe de l'Ouest, dans une espèce de moment à vide qu'aucun cliché ne peut suivre à la trace. La prise photographique me paraît indéniablement liée chez elle à une suspension du temps qui précède l'acte. Ce moment s'inscrit d'autant plus dans la durée que la captation, elle, est éphémère, et presque dérisoire. Le relief contemplatif, et durable, que ses images mettent au jour, dépend d'une double appréhension temporelle : la durée et l'instant. C'est précisément cela qui agite le milieu du spectacle vivant, entre maturation et présentation. La notion même d'« art contemporain », qui est devenue un slogan, s'est délitée, faute d'avoir pensé, ou continué à penser sérieusement le rapport au temps, et s'est engluée dans des conflits de générations diabolisés à l'extrême.
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Au fond, il n'est pas seulement question d'esprit dans l'Art du 3e millénaire. Mais d'intermittences du cœur et du corps.
(A suivre)

1- Intermittent : le terme est relevé dans le dictionnaire d'Alain Rey. Il permettait de qualifier, dès 1559, une maladie qui se manifeste par intervalles. Plus finement, en 1680, il s'applique lorsqu'on parle d'une fonction physiologique. L'intermittence est un terme qui apparaît en 1660, toujours dans le contexte médical ; il désigne en 1812, la discontinuité d'une fontaine, ou d'un sentiment (Proust parle des « intermittences du cœur »).
2- « Toujours la même idée : il faut faire l'expérience du déplacement, il faut se frotter à ce que l'on ne maîtrise pas » - citation extraite d'un article paru dans Le Monde, daté du 6/7.07.2003.
3- Exposition de Martine Franck à l'Ecole des Beaux-Arts de Nîmes, dans le cadre des rencontres d'Arles, jusqu'au 21 septembre 2003 (10h-12h/14h-18h).

PAPIERS LIBRES, art contemporain # 33
juillet/août/septembre.03
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