Javier Pérez, le corps sur le fil du temps [extrait]
par Chrystelle Desbordes....................................................................................

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Dans la première salle, quatre dessins illustrent des hybridations mi-humaines, mi-végétales, confuses fusions qui témoignent de la relation ambiguë que nous entretenons avec la nature, en notre « ère génétique ». Au centre de la pièce, une installation constituée d'une table à la froideur toute clinique présente, sous une lumière artificielle, une kyrielle de fragments d'organes en porcelaine de Limoges. Figés dans le silence, ils symbolisent l'intérieur, le fonctionnement du corps, tandis que leur mise en scène souligne l'idée de mort.
Au sein du second espace, quatre œuvres dialoguent autour d'un enchaînement sans ordre des mobilités du corps, physiologiques comme psychologiques : la station debout s'exprime dans une frêle colonne vertébrale rouge, sanguine, faite de crin de cheval teinté et accrochée au plafond (Capilares II, 2002) ; la marche a laissé des empreintes de pieds dans des boules de verre disposées au sol (Levitas, 1998) ; le sommeil infiltré de rêves prend forme en un lit monumental, dont les lignes ondulantes s'élargissent jusqu'à une tête surdimensionnée, vision hypnagogique faisant basculer la conscience dans l'univers d'Alice aux pays des merveilles (Un sueño largo, 2002) ; enfin, deux dessins synthétisent toutes ces étapes « de la tête au pied » (De la cabeza a los pies, I et II, 2001).
A partir de là, le corps peut s'incarner, souvent celui de l'artiste lui-même, filmé dans la solitude de l'individu. La vidéo Metricas Mundi montre un homme au physique puissant. Ce curieux Altas isolé sur une planète inconnue à la terre aride, lance de grosses boules de verre vers des cieux inconnus, objets beaux et dérisoires qui loin de se maintenir en suspension, finissent par se briser violemment au sol. Ce même combat lancinant et illusoire face à une mystérieuse totalité, se fait jour dans l'installation-vidéo 60 escalones (Perpetuum Mobile) de 1999, dans laquelle l'artiste grimpe péniblement des marches immenses et sans fin, nu comme un vers, écrasé par un destin aveugle, tel un nouveau Sisyphe. L'aliénation et l'enfermement prennent une coloration kafkaïenne dans les images renvoyées par le masque-miroir de Reflejos de un viaje (1998) : un homme, à la face ainsi cachée, traverse une Prague sans rencontrer âme qui vive où seuls les reflets difformes des architectures glissent sur cette « seconde peau ». Un masque avec crins de cheval couvre le visage d'un corps nu dans Latigo (1998), un corps dynamique qui se heurte aux murs blancs d'une petite pièce, cherchant aveuglément ses propres limites jusqu'à l'épuisement.
A l'issue de ce parcours, dans lequel on trouve également de nombreux dessins de masques et autres œuvres incarnant mouvement, instabilité et disparition, une impressionnante installation constituée de deux pièces s'impose dans la dernière salle. Sans Jacob, des échelles en verre soufflé sont suspendues dans l'espace, accrochées au plafond par de minces fils rouges (Un agujero en el techo, 1999). Transcendant matérialité et pesanteur existentielle, elles semblent donner une réponse métaphysique à Tempus fugit, de 2002, sorte de Vanité contemporaine où une cloche couverte de verre sonne le glas, alors qu'au centre de la salle, un sablier de verre livre une lecture transparente de la fuite de temps.
Nous retrouvons dans le hall, cette forme étrange qui nous avait accueillis à l'entrée des salles, que certains qualifieraient de « chou-fleur monumental », trônant sur un socle lumineux (Cumulo, 2001). Le temps est ici celui du cycle, d'une sédimentation de la matière. Le temps ne fuit que dans l'imaginaire humain, il s'accumule et le corps sans cesse s'y engouffre, donnant à la vie ses accents absurdes accompagnés de cette idée, prégnante, que le corps est bien ce « véhicule de l'être au monde » dont parlait Merleau-Ponty (1). Je garderai en mémoire cette traversée du corps fragilisé sur le fil cryptique du temps.

Exposition à Carré d'Art, Nîmes, jusqu'au 13 avril. Du 21 mai au 14 septembre à l'Artium, Centro-Museo Vasco de Arte Contemporàneo, Vitoria.
1-Maurice Merleau-Ponty, L'œil et l'esprit, Ed. Gallimard, 1964.

PAPIERS LIBRES, art contemporain # 32
avril/mai/juin.03
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