Je
serai un mort prémédité (ou ne mourrai pas)
par
Elsa Bergheau..............................................................................................
D'après
le Journal d'un inconnu de Josef Nadj, Scène Nationale d'Orléans,
janvier 2003
Un
doigt crève la porte d'entrée
La maison a des airs de poupée chiffonnée
Même table, mêmes chaises
Objets familiers qui participent de la survie,
Et les suppliques hongroises de l'ami poète.
L'artiste s'arrange avec la lumière
Son corps ironise le réel
Le décor de sa vie est planté.
L'abîme nargué, raillé, le très Haut ignoré
Hommage aux oubliés :
L'artiste qui devant moi se démène, à rien ne cède.
Il continue seulement de danser
Comme l'enfant-brebis d'Andric devant le loup esquisse une polka
Il use son corps pour l'éternité
A l'encre noire trace sa vie en pointillé.
Comme une flûte de pan dépassera toujours le vacarme des hommes
Cela ne cessera jamais
Il y aura toujours des costumes gris
Des corps et des chairs pour résister
Se défaire de leurs habits
En dessous des pardessus par la mode imposés.
D'œillades de trublion en grime bondissant
De mines de (faux) poseur ou tout en mouvement
Le danseur rassure : il embarrasse la mort
Collectionne les bouts de ficelle, prête son épaule aux suicidés
Dans une baignoire berce les morts prématurés
Quand la vie tresse patiemment la corde qui.
Une ombre de pendu, jambe de pantalon vide, flotte derrière le carreau
Dans les coins, on le devine
D'autres pantins se sont mis à osciller
Ils peuplent son bagage
En maintiennent le lien serré
Petite sorcière bancale, bientôt, le danseur fera valser
Plus vivants que les vivants : les morts prémédités
La danse pousse les paravents
Le danseur agrandit son carré
Dérange ses membres habitués.
Exclue la sécurité.
Vacillent les ampoules.
Incertaines les esquisses du dessinateur,
Risqués les gestes du barbier,
Pour le maintien du carré de la créativité.
C'est sa vie à lui qu'il gesticule
Vaguement inquiet, agité à jamais.
Radicalement autonome, arpenteur de voies détournées
Histrion qui tire de nos vies les ficelles d'une vraie liberté.
N'y pourront rien
Ni le feu que l'orage a balayé,
Ni les règles de la modernité.
Nadj entrouvre la fenêtre, déplie son journal et
Délivre les disparus oubliés sous la pluie.
Plus vivants que les vivants : les morts prémédités.

