Croiseurs
par René Denizot...............................................................................................

Deux croiseurs croisent au large d'une improbable Croisette. À Paris, au Musée d'Art Moderne, comme à la croisée d'une improbable fenêtre, deux expositions croisent le XXème siècle. Elles le traversent en sens inverse.
Matthew Barney, à la force des machines, navigant aux instruments, comme si la mer recyclée par le plasma des écrans était un aquarium géant, embarque le siècle à contre-courant, dans la métaphore de la chute et du recommencement, comme un monde englouti ou un musée de cire revisité depuis la fin des temps.
Rétrospective, l'exposition de Francis Picabia nous aborde pourtant, sur la lancée du siècle précédent, avec la promesse, sans cesse relancée dans le sillage du temps, d'une oeuvre qui surfe sur la crête du présent. Elle est, malgré l'histoire, décisivement contemporaine.
L'art seul permet ce chiasme historique, qui croise ici et maintenant, c'est un cas d'espèce, un artiste jeune et vivant dont l'oeuvre est morte, un artiste mort dont l'oeuvre est vivante. La différence est fragile. Signes de mort et signes de vie épousent la même séduction. Équivoque, décisive. La décision de l'oeuvre se risque au partage des signes et ce risque mesure son intérêt plastique. Ce qui engage, ce qui expose, ce qui travaille l'oeuvre au présent, c'est, dans la même séduction où se joue l'intime sédition des signes, la différenciation critique du mort et du vif.
Matthew Barney cède à la tentation de l'indifférenciation. Mirage d'Occident dont le nimbe refoule le destin dans les limbes. Le corps de l'oeuvre est un vaisseau fantôme. Il n'affronte pas l'oeuvre du temps, il l'imite. Le temps du monde est déjà joué, la décision de l'oeuvre ne laisse rien à désirer. Rien ne fait signe, tout fait sens. Jamais le sens, réifié, plastifié, vitrifié, enregistré, pré-identifié, ne s'expose à la violence des signes. Rien ne l'interrompt, rien ne l'insémine, il circule en circuit fermé. Il n'y a pas à faire oeuvre, mais à la simuler. Remettre en scène sa représentation, la diffuser, l'exploiter, la recycler, le tour est joué.
Au spectacle de sa fatalité, l'oeuvre de Matthew Barney est le monument de son élévation et de sa décadence. Elle puise et épuise, dans le ressassement de ses produits dérivés, le spectre d'une oeuvre d'art totale. À grand renfort de moyens, comme dans les casinos de Las Vegas, naissent des mirages d'époque. Mais le désert croît. L'art de Matthew Barney nous invite à devenir l'otage virtuel d'une « restauration » colossale. Le regain technologique assure le retour des vieilles rengaines idéologiques. Un art de naître avec les cheveux gris. Son fétichisme nous enferme dans la fascination du déjà-vu. Il isole le monde dans un univers clanique d'icônes, d'arcanes, d'emblèmes, d'uniformes, de rites. L'outrance dénonce le trait. Mais le cérémonial joue des effets mêmes de l'intégrisme.

Vivifiante, l'oeuvre de Picabia l'est en tant qu'oeuvre de la peinture. La peinture vient à nous et donne à voir jusqu'à nous un présent dont nous sommes aujourd'hui les interprètes et les contemporains peut-être. C'est un présent qui traverse les motifs et les circonstances historiques, un présent qui n'a pas de représentation aussi longtemps qu'il travaille et produit l'apparition et la disparition de la peinture, qu'il engage, ici et maintenant, le temps d'exposition de la peinture.
Chez Picabia, c'est ce qui fait le peintre, la peinture inspire la pratique. Elle l'inaugure, l'innove et la diversifie. Elle répète et repère un temps d'exposition qui n'appartient ni à l'histoire du tableau, ni au système de la représentation, ni aux techniques de la couleur, mais à l'urgence du présent dont la peinture en un clin d'oeil fait signe. Signe de mort, signe de vie ? Au seuil du présent que la peinture expose énigmatiquement, la question à l'oeuvre, singulièrement chez Picabia, est celle qui nous engage à un partage contemporain.

PAPIERS LIBRES, art contemporain # 31
janvier/février/mars.03
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